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Mémoire d’ Etude sur la Fédération des Espérantistes Ouvriers


Présentation d’un mémoire d’une école de hautes études sur la Fédération des Espérantistes Ouvriers dans une région de langue hollandaise 1911 - 1941

En septembre 2007, j’ai terminé une étude sur le thème "La Fédération Espérantiste du Travail dans les années 1911/1941". Avant de commencer l’étude, je n’avais pas d’idée précise sur ce qu’était l’Espéranto... Un soir, en passant devant le bureau principal de l’Association Mondiale d’Espéranto (UEA), mon intérêt s’est éveillé. Quelques jours après, je suis entré pour voir la librairie et ai décidé que le sujet de mon travail final à l’école de hautes études porterait sur l’Espéranto. Mon compagnon d’étude Bert Altena, spécialiste du mouvement ouvrier d’avant 1900 et et en particulier de Domela Nieuwenhuis et le mouvement anarchiste, me conseilla de me concentrer sur le mouvement ouvrier. Ainsi, je me suis occupé de la Fédération des Travailleurs Espérantistes, et pour limiter le sujet, je n’ai considéré que la période avant 1941, année où l’occupant allemand a interdit le mouvement. La deuxième limitation était que je n’ai pas considéré les sections flamandes, au début par manque de temps. Mais, par la suite, il s’est avéré que ce fut un bon choix, car c’est seulement après que j’ai trouvé un article suffisamment détaillé sur l’histoire de l’espérantisme ouvrier dans toute la Belgique, écrit par l’espérantiste Alberto Fernandez. Pour mon rapport, j’ai survolé de très nombreuses collections annuelles de l’organe de la Fédération, et donc beaucoup lu en Espéranto, ce qui a été tout à fait possible après une étude de la grammaire et d’un livre de cours. Aussi grâce à ma connaissance du français, de l’anglais, de l’espagnol et de l’allemand. Parler la langue est une autre affaire. C’est pourquoi Bert de Witt fait la traduction en espéranto.

En Hollande, avant 1941, il existait même 4 diverses associations d’espéranto. A part l’association ouvrière, il y avait l’association des catholiques, l’association des protestants, l’association neutre avec des membres qui, à cette époque, n’était pas enclin à discuter avec les travailleurs ; un peu plus chic, on l’appelait association bourgeoise d’espéranto.

La Fédération des Travailleurs Espérantistes s’est développée dans les années 30 jusqu’à devenir la plus grande association espérantiste du pays. Cela c’est fait en 20 années. Jusqu’à la fin des années 20 la fédération n’a compté jamais plus de 200 membres. Le nombre de membres a cru jusqu’à 5000 membres de 1929 à 1938. En 1941, la fédération est interdite, comme de nombreuses autres organisations ouvrières. Après la deuxième guerre mondiale, la fédération enregistre une chute du nombre de membres de 3000 en 1948, jusqu’à 2000 en 1953 et 1000 en 1962. Cela signifie que les années 30 ont été le point culminant de l’histoire de l’espérantisme ouvrier en Hollande.

D’autres chiffres indiquent qu’en cette période fleurissait l’espérantisme ouvrier en particulier et l’espéranto plus généralement : D’abord l’espérantisme ouvrier : J’ai calculé que, rien que parmi les espérantistes ouvriers dans les années 30, environ 35000 personnes suivent des cours d’espéranto. J’ai également calculé combien de personnes sont devenues membres, pendant un temps plus ou moins long, car les changements étaient suffisamment importants ; entre 10 et 25% par an. Selon mon estimation, 12000 travailleurs, pendant une période plus ou moins longue durant ces 10 années précédant la deuxième guerre mondiale, sont devenu membres. A SAT également, l’influence hollandaise était relativement grande après exclusion des communistes russes et allemands en 1931. Sur les 1500 à 2000 membres de SAT, 500 au maximum étaient des espérantiste Hollandais. D’autres organisations espérantistes ont également fleuri, quoique moins bien : et le mouvement neutre et le mouvement catholique en Hollande ont culminé à 1500 membres environ. Les protestants étaient apparemment moins sensibles à la langue : environ 400 membres. Et enfin, derniers chiffres : à Nimègue dans les années 30, une association très fructueuses (neutres et catholiques) assurait des cours par correspondance : en 5 ans, plus de 20000 cours. Ce fait a convaincu le maire de la ville de mettre à disposition un manoir à un espérantiste et pédagogue internationalement connu, le hongrois Andras Cseh. Celui-ci a éduqué les espérantistes à une méthode spéciale d’enseignement de l’espéranto. Le maire et le premier ministre ont, comme beaucoup d’autres, suivi chez lui un cours d’espéranto.

Ce fait, de cette grande croissance de l’intérêt pour l’espéranto dans les années 30 m’a incité à me demander pourquoi cette croissance a eu lieu. Je traiterai brièvement ceci dans la deuxième partie de ma conférence. L’autre partie de mon mémoire a un caractère plus descriptif : Je me limiterais maintenant à ce qui suit.

La fondation et ses raisons

La Fédération des Travailleurs Espérantistes a été fondée en 1911 par quelques dizaines d’espérantistes de La Haye et d’Amsterdam, en particulier des anarchistes et communistes, qui depuis 1909 s’étaient organisés localement  : en 1914, 3 ans après, leur nombre est passé à environ 200. Jusqu’à la fin des années 20, le nombre de membres, comme dit précédemment, n’a pas augmenté.

On en sait peu sur les origines des nouveaux membres. Au niveau des directions, il n’y a quasiment que dans les cercles anarchistes et libre-penseurs que l’on s’intéresse à une collaboration avec la Fédération et à la propagation de la langue, de telle sorte qu’on peut en déduire qu’après sa fondation, la Fédération a recruté la plupart de ses membres dans ce milieu.

La Fédération est ouverte à tout travailleur jusqu’à la fin des années 20, indépendamment des origines politiques et religieuses, mais les tendances anarchistes et communistes de la plupart des membres ont très vraisemblablement freiné l’adhésion des travailleurs des autres tendances ;

Les motifs financiers et également les différences de classe entre les travailleurs manuels et les travailleurs plus instruits ont été un frein à une croissance continue de l’organisation. L’existence de groupes de travailleurs espérantistes, hors du cadre de la Fédération, et l’appartenance de travailleurs à l’association neutre LEEN le prouve. Par exemple, en 1914, la Fédération évalue déjà à 2000 le nombre de travailleurs espérantistes.

La Fédération reçoit, dans les années 20, son plus grand soutien de la part des organisations anarchistes, des antimilitaristes internationalement organisés, et des ouvriers du transport internationalement organisés (ITF Fédération internationale des transports). Quelques membres de la direction de ces organisations, de par leur intérêt pour l’espéranto et la Fédération, font exception à la règle du désintéressement qui règne dans le reste du mouvement ouvrier. En particulier le pasteur rouge Schermerhorn, le plus important porte-parole des antimilitaristes, le membre du bureau de l’ITF Nathans et le libre-penseur Havers font non seulement de la propagande, mais utilisent aussi la langue dans leurs relations internationales.

Pour avoir une idée sur la façon dont les premiers espérantistes se sont occupés de l’espéranto : voici un rapport du journal de la Fédération (arbeider esperantist) sur une réunion de 1913 :

« La réunion commence par une lecture de la correspondance. Presque tous les travailleurs ont un contact à l’étranger avec d’autres espérantistes et cela entraîne une avalanche de questions auxquelles les travailleurs ne peuvent pas toujours répondre eux-mêmes. Un espérantiste français demande s’il existe une traduction hollandaise des fables de Lafontaine ? Un Tchèque demande l’adresse d’un enseignant espérantiste hollandais qui pourrait l’informer sur l’enseignement public en Hollande ; un autre espérantiste demande ce que l’on fait de l’argent qui reste au budget. Ensemble, on essaye de répondre aux questions ou on transmet la question à une personne plus informée de l’affaire. Mais on fait aussi des échanges classiques de cartes postales. Un membre a demandé aux correspondants de mettre une annonce dans une revue internationale de travailleurs espérantistes et il a ensuite reçu 93 cartes postales. Il en fut terriblement embarrassé  ; Répondre à une centaine de correspondants  ! Cela coûterait au moins 10 florins !

« Ce n’est pourtant pas le première fois que cela arrive et que l’on se partage les cartes postales. Cette fois, il y a un problème parce que 40 cartes viennent d’Allemagne, et ce n’est plus assez loin, pense Nutters (qui préside). « Nous qui sommes habitués à correspondre avec des Brésiliens, des Islandais, des Serbes, (...) que valent donc des Allemands qui habitent tout près ? »

« On utilise aussi la correspondance pour contrôler les informations de presse et pour ajouter des informations : par leur contact avec des espérantistes étrangers, les espérantistes espagnols peuvent ainsi échapper à la censure, et quelques espérantistes des Balkans commentent l’information - selon eux fausse - de la presse Européenne sur les événements locaux.

« Après s’être occupé de la correspondance, on se met à enseigner la langue. Le président lit à haute voix la traduction en espéranto d’une pièce de théâtre d’Ibsen et les membres traduisent chacun une phrase. Ensuite viennent des exercices de traduction du hollandais vers l’espéranto, par exemple des articles de presse ou des lettres. Enfin vient le temps de la discussion libre et on peut aller à la bibliothèque pour emprunter des livres en espéranto. Nutters ajoute à cela qu’en été, des espérantistes étrangers sont régulièrement présents dans les réunions. « Depuis 5 ans que notre association existe, nous avons eu des visiteurs de presque tous les pays d’Europe ». Les derniers travailleurs rentrent finalement chez eux vers 23 heures. »

Je fais maintenant quelques sauts dans le temps. A partir de la fin des années 20, quelques faits ont favorisé le développement de la Fédération. Par cela j’en arrive automatiquement à ma deuxième question : Pourquoi cette croissance dans les années 30 ?

Quelques facteurs internes

En 1931 les communistes pro-soviétiques ont quitté S.A.T. (Association Mondiale Anationale), l’organisation ouvrière internationale – et la Fédération elle-même, et ont fondé leur propre organisation espérantiste. Pour cette raison, le monde extérieur a considéré la Fédération comme étant moins radicale et cela a vraisemblablement diminué le seuil pour l’adhésion des socio-démocrates et autres socialistes critiques envers le régime soviétique. Comme il y avait plus de socio-démocrates que de communistes, le terrain de recrutement est devenu considérablement plus étendu.

La Fédération a dans les années 30 des moyens relativement important pour la propagande de l’Espéranto. Elle a ces rentrées du fait que depuis le début des années 30, elle édite des livres, et des livres de cours, dans une série d’édition propre. De plus, elle fonctionne comme librairie pour la vente de littérature étrangère en Espéranto. Les livres autoédités sont écrits gratuitement par ses propres membres, de façon qu’il en résulte des bénéfices relativement conséquents. Ces livres pourvoient par eux-même à une meilleure propagande, mais avec l’argent que cela rapporte, la Fédération peut par exemple embaucher quelqu’un, ce qui a été profitable à l’organisation. Elle peut soutenir financièrement des journaux en difficulté, comme la presse enfantine et l’organe de SAT ; elle peut se risquer plus dans l’édition de brochures et de pamphlets ; elle met des prêts à disposition des sections, ou annule les dettes de quelques sections de la Fédération. En résumé ; on peut faire beaucoup plus de publicité et les sections ont plus d’espace pour survivre.

A la fin des années 20, un changement du bureau directeur a lieu, et dans les 5 années qui suivent, ce bureau est presque inchangé, si bien qu’une direction qui s’entend bien en interne peut gérer convenablement la croissance qu’elle juge importante.

Quelques facteurs extérieurs

L’introduction d’un nouveau moyen de communication, la radio. A partir de 1929, cinq ans après la fondation de VARA, la Fédération a la possibilité, par l’intermédiaire de radio-VARA (société d’émissions socio-démocrate), de faire de la publicité pour l’Espéranto. Pas trop souvent au début, mais le nombre d’auditeurs dans les années 30 est important, et le nombre de gens possedant des récepteurs explose à cette époque.

Au début des années trente les émissions avaient lieu deux fois par semaine pour des cours d’Espéranto et toute sorte d’autres programmes espérantistes. Cela signifie qu’en comparaison aux 10 premières années de l’époque primitive de la radio, on peut atteindre beaucoup plus de travailleurs et leur faire faire connaissance avec le phénomène Espéranto.

Dans le même temps il y a une amélioration des relations avec les autres organisations ouvrières. En 1931, après une longue insistance de la Fédération, un rapport officiel du mouvement de l’organisation hollandaise paraît, avec des conclusions positives. En pratique, cela ne signifie pas que de grandes organisations socio-démocrates s’occupent de la diffusion de l’Espéranto, mais la collaboration est déjà meilleure dans les années suivantes, par exemple avec la VARA comme mentionné plus haut et d’autres organisations culturelles ouvrières, comme la Ligue sportive ouvrière et l’Institut d’éducation ouvrière (actuellement NIVON, mouvement des Amis de la nature).

La situation économique : on estime que dans les années 30, 50% des travailleurs ont déjà connu le chômage, et parmi eux la moitié pendant plus d’un an.

Cela signifie non seulement qu’il y avait peu d’argent, mais également beaucoup de temps libre. Par les interviews et quelques informations, il apparaît que parmi les membres, il y avait beaucoup de chômeurs. Ceux là, évidemment n’ont pas pour autant démissionné pour économiser le coût de l’adhésion. Ainsi la Fédération a su tirer profit des forces actives qui disposaient de plus de temps pour se dévouer à la bonne cause.

Le rôle du gouvernement s’inscrit en partie dans la même ligne. Le gouvernement hollandais ne limita pas le mouvement Espérantiste, comme cela se fait dans d’autres pays, en premier lieu dans l’Allemagne nazie et en Union soviétique à la fin des années 30. En Hollande, quelques communautés offrent des salles de classe ou subventionnent les cours. Il y a également nombre d’écoles, surtout dans les grandes villes, qui mettent l’enseignement de l’Espéranto dans leur programme, le plus souvent hors des heures de cours officielles. Et, pour revenir sur la crise économique : les chômeurs qui suivaient les cours d’espéranto n’avaient plus besoin de pointer pour recevoir la subvention d’Etat. Cette obligation de pointage obligeait les travailleurs à faire la queue 1 ou 2 fois par jour pendant des heures. Ceci était pour les autorités une preuve que les bénéficiaires ne travaillaient pas au noir. C’était une occupation quotidienne humiliante que la plupart des travailleurs voulaient éviter.

Par ceci j’ai à mon avis mentionné les plus importants facteurs expliquant la croissance de l’espérantisme ouvrier dans les années 30.

Bien entendu, la croissance du mouvement espérantiste en général et dans certains cas spécialement de l’espérantisme ouvrier coïncident avec l’évolution de la première partie du 20ème siècle.

L’émancipation des travailleurs et l’accentuation du développement et de l’éducation, la croyance dans la raison et le progrès (au début du 20e siècle), et en lien avec cela la rapide succession de nouvelles découvertes, le manque de « Lingua franca* » acceptée mondialement, le fort nationalisme, l’internationalisation croissante de l’économie, les idées sur la lutte de classe internationale, l’antimilitarisme et le pacifisme, l’augmentation du temps libre et du tourisme et l’augmentation du niveau éducatif des travailleurs. Parmi les divers facteurs mentionnés, certains forment aussi le contexte du mouvement des 20 premières années de l’espérantisme ouvrier et de ce fait la signification de ces facteurs est relativisée.

Il est évident que le plan de mon mémoire est doit être cadré autour des théories sur la naissance et la croissance des mouvements sociaux. Je ne veux pas trop parler de cela à cause du temps limité de cette présentation, mais je vais cependant en dire quelques mots.

J’ai parlé jusqu’à maintenant des facteurs internes et externes, mais pas des motifs individuels des espérantistes eux-mêmes. On pourrait dire de même de ces motifs qu’ils étaient, comme le large contexte historique, en grande partie inchangés par rapport aux années précédentes. Malgré cela, je veux mentionner quelques motifs. Peut-être pas pour expliquer la croissance de l’Espéranto, mais bien parce que ces explications données, on risque d’omettre d’accentuer qu’il s’agissait de motifs individuels qui ont poussé les gens à devenir espérantiste, souvent fanatique. En outre, c’était la partie la plus agréable de mon exploration :

pour connaître les motifs individuels, j’ai du interroger les gens eux-mêmes, qui actuellement ont tous plus de 90 ans, et alors le sujet se met vraiment à vivre :

- Un monsieur qui n’a jamais eu la chance d’aller à l’école après sa 12e année, et qui a commencé à travailler dès lors : grâce au mouvement espérantiste il a pu devenir enseignant, chose qu’il avait toujours souhaitée. Enseignant d’Espéranto, bien sûr !
- Un monsieur mort entre temps, dont j’ai appris par son fils le cheminement dans la vie : déjà dans les années 20, il était allé en URSS pour s’informer de la situation par ses contacts sur place. Quelqu’un aussi, qui a publié des traductions de Multatuli dans la presse internationale espérantiste, a écrit des articles sur l’action hollandaise aux Indes néerlandaises (actuellement Indonésie). J’ai vu des photos, entre autre de sa visite à Lanti, populaire et éminent membre de SAT, en France.
- Une dame, qui avait commencé à travailler dès son plus jeune âge, et qui avait toujours souhaiter apprendre une langue étrangère. L’Espéranto lui a donné l’occasion d’apprendre une langue étrangère à peu de frais. A 93 ans, l’Espéranto était encore et toujours la seule langue étrangère qu’elle parlait, mais elle avait aussi fait la connaissance de son époux dans le club local d’Espéranto et reçu toute sa vie des hôtes étrangers dans sa maison et assisté à nombre de congrès à l’étranger. Une belle anecdote de sa bouche : les voisins dans les années difficiles d’avant et après guerre, sans doute jaloux, demandaient :

« Comment se procurent-ils l’argent pour tous ces voyages à l’étranger ? »...

C’est par cette anecdote que je veux terminer ma présentation. Je ne suis certes pas espérantiste, mais je trouve grandiose qu’ici à Rotterdam, en 2008, il y a tant d’espérantistes. Merci de votre attention.

Texte original néerlandais traduit depuis l’espéranto en français par André Morio.

Source : la version en espéranto de Bert de Witt publiée dans la revue « Sennaciulo » de sept-oct. 2008.







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