Une idéologie à la mode, nouvelle
semble-t-il, fait fureur depuis plusieurs
années dans les milieux espérantistes.
Ses protagonistes la nomment « défense
des langues » et comptent bien qu’elle
apportera au mouvement espérantiste
de nouveaux alliés. Pour notre part,
nous appelons cela du « nationalisme
linguistique ». On rencontre aussi le terme
de « purisme linguistique ». Beaucoup ont
commencé à s’y intéresser lorsque des
cercles proches de UEA (Universala Esperanto
Asocio : Association espérantiste universelle) ont
édité à l’occasion de l’Année Européenne
des Langues (2001) la brochure « Que
chaque langue rayonne à égalité ! »
de Laszlo Gados. La théorie de cet
auteur est qu’une « langue maternelle »
perd sa fonction identitaire lorsqu’elle
s’approprie trop de mots étrangers. Il
soutient la thèse que l’Espéranto, parce
que « neutre » à la différence de l’anglais,
ne peut pas « mettre en danger » les
langues ethniques. Au contraire, selon
lui, « il peut jouer un rôle dans la défense
des langues maternelles ».
C’est vers cette époque que le Centre de Communication de Bruxelles de UEA, le BKC, a commencé à mettre en contact le mouvement espérantiste « neutre » avec des associations de plusieurs pays prônant le nationalisme linguistique ; poussant même l’aplomb jusqu’à projeter que les espérantistes apportent leur aide pour coordonner l’activité de ces associations au niveau international. Bien que le BKC se soit heurté au scepticisme de certains et ait commencé à éviter ce sujet épineux au début de 2003, le projet de créer une symbiose entre espérantisme et nationalisme linguistique n’était pas mort.
Le président de UEA, Renato Corsetti, est toujours discrètement en relation avec plusieurs organisations européennes revendiquant le nationalisme linguistique. Mais UEA ne l’ébruite pas. Lors de l’inauguration solennelle du Congrès Universel de Göteborg, Charles-Xavier Durand, spécialiste en politique linguistique, a prononcé un discours à l’invitation de Renato Corsetti. Il a attiré l’attention sur le fait que les langues nationales sont « blessées » par des emprunts lexicaux à la langue anglaise que les « médias injectent dans les langues nationales tout à fait artificiellement ». Durand traite effectivement de l’ordre linguistique mondial comme s’il était le résultat d’une sorte de complot. La volonté d’attiser la jalousie entre groupes linguistiques n’a pas disparu. En généralisant sur l’ensemble de la communauté linguistique, il dit que « ceux qui possèdent les mots et la langue possèdent aussi la pensée et qu’en possédant la pensée de l’autre on possède tout le reste ».
Au cours des années 80 et 90 les milieux
que l’on qualifie habituellement
de « nouvelle droite » ont connu un
déplacement idéologique : du racisme
à l’ethnicisme, de la xénophobie
à la mixophobie. On a commencé
à promouvoir un nouveau type de
réflexion anti-universaliste de différenciation
des groupes humains qui
s’éloignait de ce qu’auparavant on appelait
« racisme ». Cette idéologie plus
moderne :
jette l’anathème sur la catégorie biologique
de « race » pour lui préférer
d’autres catégories, telles que : « ethnie
», « héritage », « culture » et « identité
»,
ne hiérarchise pas les groupes humains
en « supérieurs et « inférieurs »,
souligne le lien entre les ethnies et
« leur terre », en y entremêlant souvent
aussi des idées écologistes et
condamne la supposée perte
d’authenticité des cultures ethniques
par suite, selon eux, d’une trop forte
intrusion d’éléments culturels étrangers
et à cause de l’immigration des
hommes.
Les groupes concernés, parfois d’extrême- droite, parfois non, battaient le rappel tantôt contre les immigrants et les demandeurs d’asile, tantôt contre « l’aliénation culturelle » d’une manière plus générale. On ne pouvait qualifier ces arguments de « racistes » qu’en s’en tenant au sens strict de ce mot. Cette idéologie n’est qu’en partie nouvelle. Elle a beaucoup à voir avec les idées nationalistes classiques. Les chercheurs parlent pêle-mêle de « culturalisme », d’ « ethnicisme » ou de « différencialisme ». Beaucoup, au sein de cette nouvelle droite, se disent « ethnopluralistes ».
Dans un courant de pensée apparenté à cette nouvelle droite, on trouve ce que l’on peut appeler le « néo-espérantisme ». Ce concept de « néo-espérantisme » selon lequel l’Espéranto pourrait contribuer à conserver les cultures ethniques et langues ethniques minoritaires a connu un regain de popularité au sein des espérantistes européens aux alentours de 1970. L’un de ceux qui ont popularisé ce concept est assez connu et n’est pas espérantiste : c’est le théoricien du fédéralisme ethnique et membre de la nouvelle droite Guy Héraud. En périphérie du mouvement espérantiste, deux de ses amis politiques ont aussi un rôle : il s’agit d’Andrea Chiti-Batelli et d’Yvo Peeters.
Certains « défenseurs des langues », mais absolument pas tous, appartiennent à la nouvelle droite. Mais la réinterprétation de l’espérantisme influencée par la nouvelle droite a certainement préparé le terrain pour que le nationalisme linguistique soit acclamé sans discernement par de nombreux espérantistes.
Dans les théories ethniques et ethnopluralistes, la langue est souvent un thème central. On la perçoit comme le médiateur de l’identité ethnique, ou nationale ; cette identité que les nationalistes traitent comme si elle était le noyau de l’identité individuelle et non pas seulement une de ses facettes. Il n’est pas difficile de reconnaître l’analogie entre l’idée de pureté de la langue et celle de pureté de la race. Eric Hobsbawm, en étudiant le nationalisme moderne, parle de l’ « évidente analogie entre, d’une part, l’insistance des racistes sur l’importance de la pureté raciale et les horreurs d’une procréation au sein de couples mixtes et, d’autre part, l’obstination de tant (on est tenté de dire : de la plupart) des formes de nationalisme linguistique au sujet de la nécessité de purger la langue nationale de ses éléments étrangers ». Mais l’analogie est-elle évidente aussi pour ces espérantistes qui veulent absolument croire aux théories sur le « cannibalisme » linguistique et sa possible prévention au moyen de l’Espéranto, parce qu’on les a persuadés que la vulgarisation de celles-ci était la dernière chance de victoire de la langue ?
Si, en plus, on imagine les ethnies comme des communautés de destin « éternelles », ce que font habituellement les nationalistes, alors la disparition d’une langue, en tant que vecteur d’une seule et unique « identité », est quelque chose d’inquiétant et même de catastrophique.
Il existe aussi des formes de nationalisme linguistique qui servent à justifier l’expansion d’une langue. Elles prétendent souvent que celle-ci se distingue par sa « richesse lexicale », sa « clarté » ou sa « beauté » qui la prédestinent à un rôle de moyen de communication mondial. Des idéologies nationalistes linguistiques de ce type sont à l’oeuvre dans les pays anglophones. Les espérantistes sont habituellement capables de critiquer avec acuité le nationalisme linguistique lorsqu’il fait preuve en même temps d’impérialisme linguistique. Mais leur sens critique s’avère atrophié lorsqu’il s’agit d’autres formes de nationalisme linguistique.

L’action nationaliste linguistique ne prétexte même pas « défendre » une langue quelconque, mais elle a ouvertement un but démonstratif. Cela se produit surtout à l’occasion des conflits internationaux. Quand a commencé la guerre d’agression des États-Unis et de la Grande- Bretagne contre l’Irak, des linguistes allemands (appartenant à la Société pour la Langue Allemande, habituellement plus sceptique que les autres organisations de linguistes quand il s’agit de purisme linguistique) ont proposé une « manifestation linguistique » consistant à remplacer autant que possible les mots d’origine anglaise de la langue allemande par des mots d’origine française. Parmi le public, et malgré la colère soulevée par l’expédition impérialiste, on a bien perçu, avec bon sens, la stupidité de cette proposition. C’est aussi dans un but démonstratif qu’aux États-Unis on a eu l’idée ridicule de rebaptiser les « french toast » et les « french fries » pour les appeler : « freedom toast » et « freedom fries » ; on voulait ainsi « punir » la France pour son opposition à la guerre. Dans les cas cités, le lexique devient un champ de bataille virtuel. Les nationalistes n’y combattent que pour attiser le patriotisme et les antipathies nationales.
Le lien entre nationalisme linguistique et ethnicisation de la politique n’est pas nouveau. L’idéologie du fascisme allemand identifiait les juifs comme porteurs de toutes les idéologies de dégénérescence. Il n’est pas étonnant que les nationalistes linguistiques allemands des années 30 aient adapté leur idéologie à l’antisémitisme dominant en luttant contre les « mots juifs » (emprunts lexicaux au yiddisch) dans la langue allemande. Auparavant c’était la langue française qui, pour eux, constituait le principal danger pour la « germanitude ». Ce n’est pas un hasard si l’attitude de « protection » de la langue allemande contre les termes d’origine française a culminé justement pendant la 1e guerre mondiale.
Bien qu’il ne soit pas seul en cause, le purisme linguistique constitue la forme de nationalisme linguistique la plus importante dans l’histoire. C’est une erreur de lui donner l’appellation de « défense de la langue ». Le caractère politique nationaliste de cette opération est illustré par les conflits qui agitent quelques associations qui « défendent » les langues. Au cours de ces conflits, deux partis s’opposent souvent : l’un ouvertement d’extrême-droite et l’autre bourgeoisement « respectable ». Un tel dualisme de « défenseurs de la langue » incapables de collaborer est apparu aux Pays-Bas lors de la séparation entre Taalverdediging et Natuurlijk Nederland de même qu’il existe en Allemagne entre les groupes d’extrême-droite et le Verein Deutsche Sprache. Ce n’est bien sûr pas par hasard que la lutte pour la purification ethnique des langues attire les extrémistes de la droite.
Le débat au sujet du caractère de la « défense des langues » n’épargne pas les espérantistes. La relation entre « défense des langues » et nationalisme et xénophobie a commencé à être abordée entre les espérantistes allemands ainsi que dans les pages de l’organe de la GEA, « Esperanto aktuell ».
Le nationalisme linguistique peut être en désaccord avec les droits linguistiques, même si les espérantistes sont parvenus à l’ignorer jusqu’à présent. La purification linguistique nationaliste qui a été pratiquée dans quelques états postyougoslaves lors de la décomposition de la Yougoslavie a fonctionné en partie par la contrainte sociale et politique : les gens craignaient d’être ostracisés s’ils ne s’adaptaient pas aux diktats des nationalistes linguistiques qui ressassaient leur agitation nationaliste ordinaire pour faire passer en force leurs réformes linguistiques. Qui s’est soucié des droits linguistiques de ceux qui ne voulaient pas s’approprier une forme linguistique résultant de la purification nationaliste ? Certainement pas les espérantistes. Dalibor Brozović, le président de la Ligue d’Espéranto de Croatie, la branche croate de UEA, était l’un de ces linguistes nationalistes qui dirigeaient l’opération de réforme de la langue en Croatie !
C’est précisément en temps de guerre que le nationalisme linguistique se renforce. C’est alors que se révèle le caractère mensonger de l’apparence « culturelle » idyllique que revêt l’expression « défense de la langue ». C’est alors que le nationalisme linguistique se dévoile et laisse apparaître une idéologie d’atteintes aux droits de l’homme linguistiques. L’Association Linguistique Allemande, puissante en son temps, comptait des espérantistes dans ses rangs, pour des raisons qui ressemblaient étonnamment à celles qui sont présentées aujourd’hui (vulgarisation de l’Espéranto comme sauveur des langues ethniques). La dite association était au nombre de ceux qui portèrent les attaques publiques les plus virulentes à l’occasion du procès et de la campagne publique d’indignation mettant en cause un professeur berlinois qui, au cours de la 1re guerre mondiale, avait eu l’audace de parler en français dans la rue avec son épouse d’origine française. Cette même association est devenue fasciste avec enthousiasme dès 1933.
Le nationalisme linguistique a aussi une fonction en temps de paix. Aujourd’hui il prépare la voie qui mène à la droite politique pour les personnes cultivées de la petite bourgeoisie intéressées par la culture. C’est une voie qui conduit loin des idéaux universalistes, en direction de l’ethnopluralisme et une voie qui semble accessible à des gens que la xénophobie brute des populistes de droite n’aurait jamais attirés. De nombreux espérantistes appartiennent aux groupes sociaux que les nationalistes modernes prennent dans leurs filets au moyen de ce type de nationalisme « éclairé » et de quelques autres de ses variantes. Les périodiques de la nouvelle droite font souvent preuve de sympathie pour les luttes des nationalistes linguistiques.
Zamenhof a eu une attitude prudente à l’égard du nationalisme ; dans son projet sur l’humanitarisme, il a proclamé le principe du « caractère apatride de la terre » (c’est à dire le refus de toute prétention territoriale sur une base ethnique). Il n’était pas un nationaliste linguistique et il a même qualifié de « chauvins nationaux » ceux qui considéraient comme un malheur la disparition des langues nationales. Il estimait que les éléments lexicaux communs à plusieurs langues constituaient une circonstance favorable pour la création de la Langue Internationale, disant : « ... je remarquai bientôt que les langues actuelles possédaient une immense réserve de mots tout prêts, déjà internationaux, connus par tous les peuples et constituant un vocabulaire précieux pour une future langue internationale ; j’ai donc évidemment utilisé ce trésor. » Il est peu probable que Zamenhof, en esprit éclairé passionné de langues, n’ait pas entendu parler de purisme linguistique d’inspiration politique, mais il n’a jamais proposé de symbiose entre ce courant et l’espérantisme. Il a considéré, avec raison, que l’emprunt lexical entre langues était une circonstance qui facilitait la communication internationale et l’évolution de la langue internationale.
Des éléments de l’Espéranto sont capables de pénétrer profondément dans les langues ethniques, tout autant que des éléments de l’anglais. Nous disposons pour cela d’expériences. Qui n’a jamais entendu des espérantistes parlant entre eux en langue nationale et lançant des expressions typiques de l’Espéranto et de son mouvement ? Il est difficile de prévoir la similitude de ce phénomène avec l’assimilation par les langues nationales d’expressions anglaises spécialisées ou propres à un groupe que l’on peut observer dans certains milieux professionnels, parmi les adeptes de sous-cultures pour jeunes etc. L’argument selon lequel l’Espéranto, parce que neutre, n’est pas en capacité de « mettre en danger » les autres langues, est naïf et loin de la réalité.
Personne ne peut prédire avec certitude les effets macrosociaux qu’aurait la « victoire finale » de l’Espéranto. Ne peut-on pas au moins émettre l’hypothèse que la généralisation d’une langue internationale facile à apprendre accélérerait les échanges culturels de toutes sortes et hâterait le processus de convergence culturelle mondiale qui est de toute façon inéluctable ? En quoi le caractère « neutre » de l’Espéranto le mettrait-il dans l’incapacité de remplacer, même totalement, les autres langues, là où les circonstances y seraient favorables ?
La réputation de l’Espéranto y gagnerait, si ses utilisateurs s’abstenaient de tout fantasme linguo-sociologique sur le fait qu’il serait capable de « sauver » les autres langues soit de leur « pollution » par des éléments lexicaux exogènes, soit de leur disparition. Elle y gagnerait encore plus, si les espérantistes s’intéressaient suffisamment à la « diversité culturelle » toujours vantée pour remarquer qu’elle ne présente pas qu’une face ethnologique, au lieu de faire entendre sans cesse un refrain défraîchi repris aux ethno-pluralistes de la nouvelle droite.
Effectivement, il s’est produit au cours des années 70 et 80 une « révolution copernicienne » dans le mouvement espérantiste : celui-ci a radicalement modifié la perception qu’il avait de lui-même. Le leitmotiv « paix » a cédé la place à « diversité culturelle ». On peut remarquer que le lien idéologique entre l’Espéranto et la paix devenait problématique précisément parce que les précédentes générations de doux rêveurs l’avaient trop ressassé en répandant leurs visions risquées et incroyables au sujet d’une pacification du monde qui serait réalisée principalement grâce à l’Espéranto.
Pendant une courte période, il y a quelques décennies, la théorie prétendument de gauche selon laquelle l’Espéranto sauverait les petits peuples et les langues ethniques menacés par l’ « impérialisme culturel » s’est emparé des têtes et des coeurs, surtout chez les jeunes espérantistes. Mais de telles idées commencent maintenant à rencontrer de plus en plus de scepticisme, parce que l’influence sociale des nationalismes « de gauche » est en recul. Imaginer qu’elles disparaîtraient spontanément serait cependant trop optimiste. Il est nécessaire de faire preuve de patience dans la critique.
Combien d’adeptes de la victoire finale croient que l’Espéranto doit vaincre maintenant, car sinon il ne vaincra jamais ? Cela explique-t-il qu’ils s’accrochent au minuscule brin d’espoir apporté par le nationalisme linguistique ? Force est de constater que le nationalisme linguistique donne de faux espoirs. A supposer que, dans l’avenir, l’Espéranto serve de modèle à des relations linguistiques plus équitables (ou bien même qu’il obtienne la « victoire finale »), cela ne pourra se faire que dans le contexte d’un ordre social radicalement égalitaire, ce qui n’est pas le cas maintenant. En attendant, la communauté des espérantophones risque bien de perdre sa crédibilité dans des aventures idéologiques.
Réaction 1 (parue dans La Sago n°56) :
Nationalisme linguistique ou jacobinisme ?
Je voudrais tout d’abord parler du Luxembourg où la diversité des langues semble ne pas poser de problèmes d’après l’article « Plurlingveco en Luxemburgio » (p 14 , La Sago 55).
A propos de l’article ci-dessus, je voudrais dire qu’il existe un nationalisme linguistique incarné par l’extrême droite. Sous prétexte de défendre la langue française, Marine Le Pen s’oppose aux panneaux bilingues dans les villes bretonnes. Plutôt que nationalisme français je préfèrerais parler de jacobinisme (Le Pen n’est-il pas allé défiler à Valmy ceint de son écharpe bleu-blanc-rouge ?).
Reconnaître les diversités linguistiques c’est reconnaître l’Humanité justement dans sa diversité. Nous ne sommes pas des robots, tous coulés dans le même moule Mac Do Coca Cola où risquent de nous entraîner les tenants du tout anglais. L’espéranto est plus à même que l’anglais de défendre cette diversité linguistique.
Quand on sait que dans le Monde une langue disparaît toutes les deux semaines, ça vaut le coup de protéger aussi les langues minoritaires contre les langues hégémoniques.
Daniel Houguet
Réaction 2 (parue dans La Sago n°57) :
C’est un article fort ambigu que, sous la signature de Gary Mickle, publie La Sago de juin. On y apprend (c’est le titre) que « défense des langues = nationalisme linguistique ». Il y est exposé que les espérantistes qui voient une corrélation entre leur action et la défense des langues vivantes (menacées, toutes menacées par l’anglais) sont des « nationalistes » linguistiques, victimes d’une « idéologie à la mode », laquelle, comme tout nationalisme, flirte avec l’extrême-droite - et des noms sont fournis d’espérantistes d’extrême-droite. Or, l’extrême-droite, c’est bien connu, utilise la langue comme marqueur de l’ethnie, et mélange ethnie et race. Et voici les espérantistes visés rangés directement sous la bannière des racistes !
Or, la défense des langues, c’est avant tout la défense de la richesse, de la diversité et de la pluralité humaines. Et être favorable à l’espéranto, c’est entre autres pour éviter qu’une langue s’appuyant sur de colossales puissances économiques, politiques et militaires s’étende au reste de la planète et l’uniformise linguistiquement.
L’espéranto ne menace rien ni personne, et l’on n’imagine assurément pas un pays adoptant l’espéranto comme langue nationale à la place de la sienne.
Il y a donc une corrélation étroite entre défendre sa propre langue et être espérantiste. Je le suis, et suis membre d’Avenir de la Langue Française - dont les membres ne sont certes pas en majorité de droite.
Défendre le français n’est assurément pas nationaliste : Avenir de la Langue Française et d’autres organisations de défenseurs de la langue française ayant créé le Prix de la carpette anglaise pour « récompenser » les fanatiques de l’anglais en France, ils ont tout récemment aidé des homologues italiens à créer un prix équivalent dans leur pays. Défendre le français est donc défendre aussi l’italien – et toutes les autres langues. Si l’on rappelle par ailleurs que de grands linguistes ont été favorables à l’espéranto (Antoine Meillet et Edward Sapir avant guerre, une Henriette Walter aujourd’hui), c’est bien évidemment parce que la diversité linguistique est essentielle à leurs yeux, et adopter l’espéranto dans la communication internationale serait la garantie que le navaho, les langues sioux et bantou, le vepse et le zyriène, le sérère et le peul, les dialectes d’Asie du sud-est, de Micronésie ou de Mélanésie, les deux mille langues de Papouasie, ne seraient pas condamnés à la disparition.
L’article porte un doigt accusateur contre des personnes qui s’inquiètent de l’abondance des emprunts anglais dans les langues vivantes contemporaines. Cette question des emprunts doit être étudiée, soupesée, et ne peut faire l’objet d’un jugement a priori. Deux exemples : au XVIe siècle, le français a adopté un nombre considérable de mots italiens ; lorsqu’on fait le bilan de ces emprunts quatre siècles plus tard, on s’aperçoit qu’environ la moitié des emprunts faits à l’italien à l’époque se sont maintenus ; ils n’ont finalement servi qu’à enrichir la langue française. Fort bien. Maintenant, ces résultats sont-ils transposables dans le monde actuel ?
Pouvons-vous nous dire que le français peut engranger autant de mots anglais qu’il veut, et que, plus tard, un tri se fera spontanément dans la langue ? Hélas, les conditions ont fantastiquement changé, et le problème est de se demander s’il y aura un « plus tard » - dans quatre siècles, existera-t-il encore un français, où l’on pourrait étudier le pourcentage de mots anglais qu’il contiendrait ? En fait, les dangers sont infiniment plus grands qu’au XVIe siècle, et c’est pourquoi - c’est mon deuxième exemple - aujourd’hui l’Etat du Québec paye un organisme, composé de linguistes, dont l’unique rôle est de produire journellement des traductions des néologismes anglais. Parce qu’ils voient bien que sans cet effort, le français québécois se saturera de mots anglais, et un jour sera emporté, la population découvrant qu’elle a intérêt à passer purement et simplement à cette dernière langue. Les deux exemples que je donne sont donc contradictoires : acceptation totale dans le français au XVIe siècle, exclusion de l’emprunt dans le québécois contemporain. C’est pourquoi, je le répète, on doit se passer de tout jugement a priori, et de taxer de « nationaliste linguistique » une personne qui s’inquiète des emprunts anglais dans sa propre langue.
Enfin, faire état des espérantistes d’extrême- droite, fort peu nombreux au demeurant, c’est paradoxal dans un mouvement qui, par définition, n’entend pas vouer son destin à un courant politique particulier. Heureusement qu’il y a des espérantistes d’extrême-droite : le contraire serait inquiétant.
Bernard Sergent
Texte original en espéranto de Gary Mickle, traduit par JoLoCo.