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Science ou pseudo-science - Quel avenir pour les sciences ?


Le 2 janvier 2001

Monsieur le Directeur,

Coauteur avec M. René Centassi, ancien rédacteur en chef de l’AFP, d’une biographie du Dr Zamenhof publiée en 1995 chez Ramsay sous le titre "L’homme qui a défié Babel", je suis stupéfait que "Sciences et avenir", une publication qui se veut scientifique, ait pu ouvrir ses pages à un article dont le contenu est dépourvu de bases non seulement scientifiques, mais simplement documentaires.

Il s’agit du hors-série sur "La langue d’Homo erectus" (décembre 2000 - janvier 2001). J’en viens à me demander si tout le contenu de ce même numéro spécial, et aussi de votre publication en général, n’est pas du même niveau, donc aussi peu fiable et par conséquent peu digne d’être cité en référence.

Ainsi, il apparaît, selon l’auteure de l’article sur les langues artificielles (p. 71), Alexandrine Civard-Racinais, que le volapük aurait "donné naissance à une dizaine de rejetons parmi lesquels (...) l’espéranto".

En fait, l’auteure s’est contentée de répéter ce qu’a écrit Monnerot-Dumaine dans son "Précis d’interlinguistique" qu’elle mentionne en fin d’article, respectivement en pages 90 et 113, en faisant même au passage quatre erreurs de transcription du tableau comparatif de la page 113 (absence d’accents et une inversion de lettres ("cui", là où il faut "ciu" avec un accent circonflexe sur le "c", ou sinon "ch" ). On ne peut vraiment pas dire qu’il y ait en tout ça un effort de recherche personnelle, approfondie et actualisée (cet ouvrage, qui est sa principale source de référence, date de 1960 !).

Et si l’on cherche aux sources, des articles de Zamenhof parus sous le titre "Esperanto kaj Volapük" en 1889 -1890) et réunis dans l’"Originala Verkaro" (Recueil des Oeuvres originales) font apparaître clairement qu’il considérait l’oeuvre de Schleyer comme "une malheureuse tentative construite sur une base erronée et n’ayant pas d’avenir" (p. 270). Dans la même page, qui mériterait d’être citée plus longuement, Zamenhof avait déjà nié tout ce qu’affirme Alexandrine Civaud-Racinais à partir de ce qu’a écrit Monnerot-Dumaine : "J’ai déjà montré pour ce qui touche cette facilité de la grammaire que la langue espéranto n’a non seulement pas tiré, mais ne pouvait tirer une utilité des travaux de M. Schleyer".

Ensuite, Lejzer Ludwik Zamenhof n’a découvert l’existence de Johann Martin Schleyer et du Volapük (publié en 1879) qu’en 1884, lorsque son père, Marcus, lui a donné un manuel de volapük. Hostile aux travaux linguistiques de son fils, Marcus avait profité de l’absence de celui-ci, parti étudier la médecine à l’université de Moscou, pour détruire un premier projet de "Lingwe Uniwersala" créé par Lejzer à 19 ans, en 1878, alors qu’il était lycéen. En lui procurant cette méthode de volapük et en insinuant que l’idée de langue internationale avait trouvé son aboutissement, on peut supposer que Marcus avait espéré décourager son fils de poursuivre ce projet. Ce fut le contraire. Le premier manuel de la "Lingvo Internacia" parut en 1887 sous un pseudonyme d’auteur : Doktoro Esperanto. C’est sous ce nom que la langue se popularisa. Il apparaît que, globalement, Zamenhof a suivi la ligne déjà tracée dans la "Lingwe Uniwersala" de son adolescence. Il avait dès 1876-77 affiné et défini le principe de création des mots par agglutination. La découverte tardive et fortuite du volapük lui permit de percevoir ce qu’il fallait éviter, mais il n’y a aucune parenté entre le volapük, aujourd’hui connu que de quelques curieux, d’ailleurs souvent espérantistes, et l’espéranto dont les applications sont actuellement nombreuses même si votre publication a jusqu’à ce jour entretenu un silence pour le moins surprenant à ce sujet.

Autre silence : votre revue mentionne, en page 97, des sites web relatifs au volapük, à l’ido et à l’interlingua sans même en mentionner un seul sur l’unique langue qui ait réussi, par exemple www.esperanto.net" qui offre une multitude de ressources pour sa découverte (actuellement en 41 langues) et même pour son apprentissage sur le net. Il n’est même pas mentionné que le seul mot clé "esperanto" (sans accent) livre une quantité imposante de sites, en particulier avec les moteurs de recherches "Altavista" et "Google", sans compter "DMOZ" http://dmoz.org/World/Esperanto qui existe aussi en espéranto. Rien de tout cela n’existe pour les projets mentionnés. C’est ainsi que des personnes de plus en plus nombreuses à venir à l’espéranto par ce biais (y compris dans le Tiers monde) peuvent se rendre compte du peu de valeur de l’article en cause et risquent fort de porter le même jugement global sur votre publication et ses collaborateurs.

Silence aussi sur les émissions radio, y compris par satellites, diffusées en espéranto par la radio polonaise, par Le Vatican, Rome, Pékin, La Havane, etc, sur les productions littéraires, musicales et autres.
Silence sur une multitude d’autres applications tout aussi vérifiables, sur son enseignement officiel dans certains pays, sur les recommandations de l’ONU et de l’Unesco et sur son utilisation dans ces institutions, même si elle est encore limitée.

L’intervention du sénateur Guy Fischer en faveur de l’introduction de l’espéranto comme épreuve facultative au baccalauréat est certes mentionnée, mais n’eut-il pas été plus enrichissant pour le lecteur de savoir qu’il est enseigné à titre officiel dans des universités de divers pays (leur nombre s’est multiplié par cinq entre 1972 et 1992, atteignant 151 dans près de trente pays). Le nombre de propositions de loi visant son admission dans l’enseignement est passé, en France, de 2 dans la période 1907-1974 (67 ans) à 7 dans la période 1975-1997 (22 ans). Le nombre des thèses de doctorat ayant l’espéranto comme objet de recherches est aussi en progression.

Ensuite, en référence bibliographique, outre l’ouvrage de Monnerot-Dumaine, le seul autre mentionné est "L’Espéranto". Comme par hasard, le nom de l’auteur, Pierre Janton, est écorché : Jantot ! C’est-à-dire qu’une personne qui lance une recherche par mot clé avec "Jantot" sur Internet, ou par exemple dans une bibliothèque, ne peut qu’en revenir bredouille ! Ce livre, qui en est à sa quatrième édition remise à jour aux Presses Universitaires de France (coll. Que sais-je ?, n° 1511) a été traduit et publié en espagnol (1977), allemand (1978), néerlandais (1987), espéranto (1988), anglais (1993) et persan (1998).
Que risque de penser un lecteur perspicace face tant d’omissions, d’erreurs et à l’absence d’indications sur les innombrables sites consacrés à l’espéranto, sinon d’y voir des indices confirmant des intentions pour le moins troubles ?

Si l’auteure avait vraiment effectué quelques recherches pour étudier le sujet sous ses multiples aspects, elle aurait pu trouver, par exemple, l’ouvrage "La recherche de la langue parfaite" (Seuil, 1994) du professeur Umberto Eco qui, sur ce même thème, a consacré un cours à l’espéranto au Collège de France. Il y a aussi "Parlons espéranto" du prof. Jacques Joguin (L’Harmattan, 1998). Ancien traducteur de l’Onu et de l’OMS pour l’anglais, l’espagnol, le russe et le chinois, Claude Piron a réservé quant à lui une place importante à l’espéranto dans son livre "Le défi des langues" (L’Harmattan, 1994). A signaler aussi un ouvrage trilingue espéranto-anglais-français publié par UEA, Rotterdam, en 1998 : "Al lingva demokratio / Towards linguistic democracy / Vers la démocratie linguistique" qui est le compte-rendu d’un symposium international ayant traité de la question linguistique sans tenir l’espéranto à l’écart...

Il apparaît ensuite que l’espéranto est "inspiré de l’espagnol, de l’italien et de l’allemand" ! Or, Zamenhof, qui connaissait au moins douze langues à divers degrés, avait étudié l’italien mais pas l’espagnol et ne parlait de ces trois que l’allemand ! Il s’est essentiellement inspiré des langues latines, germaniques et slaves dans des proportions respectives d’environ 75, 20 et 5% incluant le grec pour les radicaux scientifiques.

Et l’affaire ne s’arrête pas là ! Prétendre que "l’espéranto comporte 900 mots" confirme à l’évidence que l’auteure n’a qu’effleuré le sujet ! C’est à peu près le nombre qu’il comportait au départ. En effet, le tout premier manuel de quarante pages, publié en russe en 1887, comportait une liste de 947 éléments (radicaux et affixes) qui, grâce à la structure agglutinante de la langue, permettaient déjà de construire des milliers de mots. Le "Vortaro de Esperanto" de Kabe (Kazimierz Beine), dictionnaire publié en 1910, comportait 8 500 éléments combinables entre eux. Actuellement, le "Plena Ilustrita Vortaro de Esperanto" (dictionnaire illustré complet d’espéranto, en cours de réédition), qui fait autorité dans le monde entier, donne entre 15 000 et 16 000 entrées qui permettent la formation de centaines de milliers de mots. Une telle désinformation est-elle excusable alors que "Sciences et avenir" et SAT, l’éditeur de ce dictionnaire, ont leur siège dans la même ville [1], à dix minutes de métro et sur la même ligne, de la Bourse à Gambetta ?

Enfin - plutôt parce qu’il faut bien s’arrêter -, il est affirmé que "L’Interlingua (1951) est le fruit de vingt ans de recherche linguistique internationale menée au sein de l’International Auxiliary Language Association (IALA) par des linguistes et des universitaires du monde entier parmi lesquels André Martinet". Or les plus éminents collaborateurs de l’IALA, dont le professeur Martinet, ont quitté cette association quand ils ont vu que le professeur Alexander Gode imposait ses propres conceptions dans ce projet. Bien plus tard, diverses circonstances ont amené André Martinet à se rapprocher de l’espéranto et il a déclaré : "Le problème d’une langue de communication internationale se présente actuellement comme un conflit entre une langue planifiée, l’espéranto, au sujet de laquelle on sait qu’elle fonctionne de façon satisfaisante pour ses utilisateurs, et une langue nationale hégémonique qui, comme nous le savons tous, est l’anglais". Il a été le directeur de la thèse de doctorat de François Lo Jacomo, aujourd’hui ingénieur linguiste, publiée en 1981 sous le titre "Liberté ou autorité dans l’évolution de l’espéranto" (Université René Descartes, Sciences humaines, La Sorbonne).

En bref, un lecteur objectif ne peut que se poser des questions sur une telle présentation de l’espéranto totalement à l’opposé de l’esprit scientifique. Je doute cependant que tant de fautes aussi graves en si peu de texte puissent n’incomber qu’à l’auteure. N’y a-t-il pas de sérieuses lacunes dans la documentation de votre publication ? Leur origine ne se trouve-t-elle pas dans le peu de considération de sa rédaction pour un sujet dont Umberto Eco a été lui-même stupéfait de l’étendue ? Je pense que, peut-être comme vous et certains de vos collaborateurs, elle pourrait répondre comme l’avait fait très justement et avec regret le professeur Robert Philippson, directeur de la faculté de linguistique et de culture de l’université de Roskilde (Danemark) : "Le cynisme au sujet de l’espéranto a fait partie de mon éducation". N’y a-t-il pas une attitude dédaigneuse et condescendante comparable à celle qu’avaient les milieux scientifiques et politiques américains par rapport à l’astronautique soviétique avant le lancement du premier Spoutnik ?

S’il y avait une intention de fourvoyer le lecteur, il serait impossible d’aller plus loin sans tomber dans la diffamation pure et simple, dans le dénigrement.
Pourtant, je voudrais croire que votre bonne foi a été induite en erreur. Aussi, par respect envers vos lecteurs ainsi qu’envers la Charte du journaliste trop souvent bafouée, j’espère que vous aurez à coeur de publier un article, voire même un dossier, sur ce qu’est actuellement l’espéranto et ce qu’il n’est pas.
Il y aurait même largement la matière à un numéro hors-série tant le sujet est vaste. Je me doute certes que le numéro en cause ne se prêtait pas à de longs développements sur ce sujet, mais le "QUID" a su faire nettement mieux sur un espace à peu près équivalent.

Je pense que, parmi les participants à la rédaction d’un tel numéro, vous pourriez inclure les professeurs Umberto Eco, Henriette Walter, mais aussi des spécialistes étrangers particulièrement compétents, entre autres :

- John C. Wells (University College London), qui est aussi l’un des plus éminents spécialistes de la phonétique de la langue anglaise, auteur de "The Accents of English" : www.phon.ucl.ac.uk/home/wells/) ;
- Humphrey Tonkin, président de l’université de Hartford (Connecticut), et professeur d’anglais et de littérature ;
- Ulrich Lins, Allemand résidant actuellement au Japon, spécialiste de l’histoire de l’espéranto et plus particulièrement des persécutions dont il a fait l’objet sous les régimes totalitaires ;
- Helmar Frank, directeur de l’Institut de Cybernétique de Paderborn, Allemagne www.uni-paderborn.de/extern/fb/2/Kyb.Paed/frank.html et président de l’Académie Internationale des Sciences de San Marino (AIS) dont l’espéranto est la principale langue de travail www.forst.uni-muenchen.de/OTHERS/AIS/ ;
- Reinhardt Selten, prix Nobel de sciences économiques 1994, membre de l’AIS ;
- Claude Piron (Suisse), mentionné plus haut ;
- Kep Enderby, ancien procureur général et ministre de la justice d’Australie et actuel président de l’Association Universelle d’Espéranto ;
- Ralph L. Harry, ancien ambassadeur d’Australie à l’ONU qui, au nom de l’Australie, a prononcé un message en anglais et espéranto transporté à bord de la sonde spatiale "Voyager II" ;
- Györgyi Nanovfszky, ancien ambassadeur de Hongrie à Moscou, actuel président de l’Association Hongroise d’Espéranto ;
- Istvan Nemere, écrivain hongrois à succès qui publie ses romans en hongrois et en espéranto (environ 15 titres actuellement) ;
- Jouko Lindstedt, professeur de langues slaves et baltes à l’université d’Helsinki ;
- Klaus Schubert, membre de l’Académie d’espéranto, qui, avec Toon Witkam, a travaillé sur le projet DLT (Distributed Language Translation de la firme néerlandaise BSO) de traduction semi-automatique avec l’espéranto comme langue pivot et qui a été subventionné par la Communauté européenne ;
- Stefan Maul, rédacteur en chef de la section politique du quotidien "Augsburger Allgemeine", fondateur et rédacteur en chef du magazine mensuel international "Monato" qui paraît depuis 1980 en espéranto et qui a des lecteurs dans 65 pays et un réseau de 150 correspondants dans 45.
- Mohammad Hosein Saheb-Zamani, sociologue, université de Téhéran.

Ajoutons pour la France :

- Michel Duc-Goninaz, membre de l’Académie d’espéranto et rédacteur en chef de la nouvelle édition du "Plena Ilustrita Vortaro de Esperanto" (PIV) ;
- Claude Roux, directeur de recherches au CNRS, auteur d’un ouvrage monumental sur la lichénologie en espéranto, collaborateur de l’édition du"PIV".
- André Cherpillod, membre de l’Académie d’espéranto, Dico d’Or 1998 et grand prix de la Dictée des Amériques, auteur de nombreuses études historiques et linguistiques, et aussi de dictionnaires publiés aux éditions scientifiques Masson ;
- Jean Amouroux, l’une des personnes les plus compétentes en France sur l’histoire de la langue et sur sa philatélie et qui dispose d’une très importante documentation ;
- et beaucoup d’autres...

Dans l’ensemble, il est possible de trouver leurs coordonnées à partir du moteur de recherches "Google", éventuellement par double ou triple mot clé, par ex. "esperanto humphrey tonkin". Voir aussi les pages web "L’espéranto au présent".

L’Année 2001, proclamée Année Européenne des langues par l’Union Européenne et le Conseil de l’Europe, n’offre-t-elle pas la meilleure occasion qui soit pour un tel pari (pour lequel je suis prêt, malgré le ton sévère du présent message, à vous apporter ma collaboration cordiale et bienveillante) qui susciterait une véritable stupéfaction, mais, cette fois, positive par rapport à votre magazine qui pourrait ainsi montrer son courage d’aller au fond des choses ?
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués et de mes voeux les meilleurs pour le Nouvel An.

Henri Masson

Tel & Fax : 02 51 31 48 50

INFORMATIONS EN FRANCAIS :

- SERVICE DE PRESSE,
- L’ESPERANTO AU PRESENT, www.esperanto-sat.info
MATIERE A REFLEXION www.esperanto-sat.info
CENTRE MULTILINGUE (41 langues) D’INFORMATION SUR L’ESPERANTO : www.esperanto.net

EN ANGLAIS & FRANCAIS : ABOUT LANGUAGE PROBLEMS : http://www.geocities.com/c_piron

Vers Claude Piron : A propos d’" idées reçues "... Vers Maurice Sujet : Des erreurs indignes d’une revue " scientifique"


[1] SAT, 67, avenue Gambetta, 75020 Paris. Tél. 01 47 97 87 05. satesper@noos.fr







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