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Quand la Hongrie donne l’exemple


En Hongrie, depuis 1995, grâce à des dispositions favorables, 19 120 personnes ont passé les examens d’État d’espéranto. Durant la même période, en France, alors que les rapports du Sénat de 1995-1996, puis de 2003-2004 (respectivement, n° 73, puis n° 63, dits “Rapports Legendre”) ont fait état d’une “situation alarmante” de l’enseignement des langues, il est vain d’y chercher une allusion, une mention, une interrogation sur une autre voie possible consistant à ouvrir aux enfants l’accès à la langue qui fait aimer les langues.

En moins de dix ans, grâce à des dispositions favorables, le nombre d’étudiants en espéranto dans le système officiel hongrois d’enseignement a été pratiquement multiplié par dix. Statistiques par niveau :

Annéen. de basemoyensupérieurTotal
1995 8 576 18 602
1996 25 485 11 521
1997 29 512 4 545
1998 50 509 5 564
1999 113 462 8 583
2000 168 1455 4 1627
2001 295 1721 26 2042
2002 1000 5877 210 7087
2003 1239 4102 208 5549
Total 2927 15699 494 19120

— Niveau de base équivalent à celui de l’entrée au lycée (4 ans d’apprentissage).
— Niveau moyen — correspond à une efficacité de communication analogue à ce qui est obtenu en France en anglais, au niveau bac ou même bac+1.
— Niveau supérieur — En termes de maîtrise et d’efficacité linguistique, il se situe au niveau de la licence, voire plus. L’an dernier, il y a eu 208 locuteurs de niveau “supérieur”, donc aptes à enseigner à leur tour, contre seulement 18 en 1995.

Rien de comparable en France puisque l’espéranto, malgré neuf propositions de loi de 1907 à 1997, n’y est admis dans l’enseignement qu’en dehors des horaires de cours, à titre d’activité socio-éducative dispensée de façon bénévole, sans possibilité d’examens.

La Hongrie est une sorte d’île linguistique au centre de l’Europe. Il suffit de franchir quelques dizaines de kilomètres pour se trouver sur un territoire où l’on parle une langue qui n’a aucune ressemblance avec le hongrois : au Nord et à l’Est, au Sud-Ouest et au Sud, ce sont des langues slaves (slovaque et ukrainien d’une part, slovène, croate, serbe, d’autre part), à l’Ouest une langue germanique (allemand), au Sud-Est une langue latine (roumain) [1]. Il est donc difficile d’échapper à la contrainte d’apprendre une ou plusieurs langues étrangères. Avec environ 15 millions de locuteurs dont 10 en Hongrie, le hongrois appartient à la branche finno-ougrienne des langues ouralo-altaïques. De type agglutinant, comme l’espéranto, il comporte cependant des traits de langues flexionnelles.

L’espéranto en Hongrie

Parmi les grands noms, fort nombreux, de l’histoire de l’espéranto en Hongrie, Gábor Bálint vient en premier. Professeur de langues ouralo-altaïques à l’université de Kolozsvár (aujourd’hui Cluj, en Roumanie), il dispensa son premier cours en 1897, entre autres à un jeune journaliste, Ábel Barabás, qui rédigea et publia dès 1898 le premier manuel d’espéranto pour les locuteurs du hongrois.

En 1902, Valdemar Langlet, lui-même pionnier de l’espéranto en Suède, visita la Hongrie. Bien que Suédois, son nom est fortement lié à la Hongrie puisqu’il vécut à Budapest durant la seconde guerre mondiale, et il sauva de nombreux Juifs hongrois de l’extermination nazie [2].

Nous devons un hommage particulier à l’imprimeur Pál Lengyel qui émigra à Paris en 1904 avec sa famille. Il y fonda la Société Espérantiste d’Impression. Lorsque la guerre explosa, les autorités françaises l’emprisonnèrent avec sa famille et confisquèrent tous ses biens. Quelques espérantistes français, parmi lesquels des gardiens qui parlaient l’espéranto, s’efforcèrent d’atténuer sa détresse et sa douleur. Il regagna son pays en 1919.

Pionnier du féminisme, défenseur de réformes sociales, le prélat catholique Sándor Giesswein déploya une grande énergie pour l’espéranto et dans la lutte contre la guerre durant laquelle le mouvement fut réduit au silence. L’écrivain Julio Baghy, l’avocat Theodor Schwartz (pseudonyme de Tivadar Soros, le père du richissime George Soros), le Dr Leó Loránd, Mihály Sárosi, József Mihalik, le Dr Ignác Balla et bon nombre d’autres furent détenus dans des camps d’internement soviétiques. Julio Baghy y enseigna l’espéranto à des prisonniers de nationalités très diverses qui n’avaient aucune langue commune : “Parmi les prisonniers, il n’y avait pas de jalousie nationale et la différence de grade des soldats avait elle aussi perdu de son sortilège. Au moyen de l’espéranto, on envoyait des lettres en très grand nombre, et les détenus recevaient aussi des colis. Après la chute du régime tsariste, les espérantistes furent les premiers qui, grâce à l’aide de leurs camarades russes, purent quitter le camp d’internement.

Styliste exemplaire, Julio Baghy a écrit à ce sujet les deux romans “Viktimoj” et “Sur sanga tero”. Un éminent linguiste hongrois, Géza Bárczi, apporta un solide appui à l’espéranto. Le mouvement connut malgré tout des périodes de faveur et de défaveur au gré des changements politiques : persécutions sous le régime Horthy avant 1929, dissolution de l’association hongroise des travailleurs espérantistes, incarcération et persécutions contre ses membres en 1935...

Après le congrès universel qui s’était tenu en 1929 à Budapest, la capitale hongroise était devenue durant quelques années le centre de la culture de l’espéranto grâce à de grands talents tels que celui de l’érudit Kálmán Kalocsay, polyglotte à qui l’on doit une importante oeuvre traduite de diverses littératures.

L’espéranto en Hongrie, et même dans le monde, est immensément redevable à tous ces pionniers et à bien d’autres tels qu’Alfonso Pechan pour son travail pédagogique et sa contribution à la lexicographie, ou István Szerdahelyi qui a élevé l’espéranto au niveau de l’enseignement universitaire. A citer aussi le très prolifique écrivain István Nemere, auteur de 200 romans en hongrois et d’une vingtaine en espéranto depuis qu’il l’a appris. En somme : petit pays, grande contribution.

L’avis d’un cosmonaute
Le père de l’astronautique, Constantin Tsiolkovsy, avait exprimé, en 1934, son appréciation de l’espéranto. En 1981, après avoir étudié cette langue, le premier cosmonaute hongrois, Bertalan Farkas, fit part de son avis à József Horvath pour la revue “Hungara Vivo” : “Je suis convaincu que l’on a besoin de la Langue Internationale. Si une personne connaît et parle plusieurs langues et connaît l’origine des mots, elle peut clairement se rendre compte, même de ce point de vue, que l’espéranto est une langue excellente. Il facilite même l’étude des autres langues, et nous nous en sommes convaincus aussi lorsque l’un d’entre nous apprenait le latin, un autre le français, l’anglais, l’allemand. Nous avons perçu la parenté des langues, nous avons pu les comparer.” (...)
“L’espéranto est l’une des inventions les plus grandioses de l’humanité. Il a des perspectives. Il vaut la peine d’être appris. “

Henri Masson


[1] Toutes ces langues sont largement décrites par Georges Kersaudy dans son ouvrage “Langues sans frontières” (éd. Autrement, Paris).

[2] De nombreuses pages web peuvent être trouvées en diverses langues sur Langlet à partir de recherches avec les mots clé “valdemar langlet budapest”. Les mémoires de sa veuve Nina Langlet ont été publiées en suédois sous le titre “Kaos i Budapest” (Chaos à Budapest) puis en traductions hongroise et espéranto. Les propres mémoires de Valdemar Langlet, "Verk och dagar in Budapest", 1946, sont difficiles à trouver aujourd’hui.







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